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Entreprise et religion: Pas de signes ostentatoires!

Beaucoup d’employés s’estiment lésés dans le milieu professionnel à cause de leurs convictions religieuses (port du voile, de la barbe). Si dans l’administration les signes de religiosité abondent, dans le privé, bien des entreprises refusent de mettre à certains postes sensiblesdes  personnes aux convictions bien marquées!

Ils sont de plus en plus nombreux à crier à la ségrégation que ce soit à l’embauche ou à l’octroi de postes de responsabilité. Eux, ce sont les Marocains portant les signes religieux tels que le voile ou la barbe. Les entreprises s’y prennent souvent de manière sournoise. «On ne dit jamais à un candidat que l’on ne va pas le recruter ou à un employé qu’il n’a pas de telles responsabilités à cause de ses convictions religieuses. Les entreprises prétextent toujours autre chose», explique-t-on à la DRH d’une des grandes entreprises de la place qui souhaite garder l’anonymat. Les dits «religieux» ont de ce fait beaucoup plus de mal à s’insérer dans le secteur privé marocain, a fortiori occuper des postes de responsabilité dans l’entreprise.
Le phénomène est surtout répandu au sein des sociétés qui aspirent à dégager une image moderne, celles dont les employés sont en contact permanent avec d’autres personnes ou encore celles au sein desquelles une tenue de travail est de rigueur. Sont concernés, entre autres, le personnel naviguant dans les compagnies aériennes, les sociétés de services via des hôtesses d’accueil, les services de sécurité et de gardiennage. En outre, d’autres entreprises sont réticentes à l’embauche des «religieux» à cause des mauvaises expériences vécues. Il arrive que les personnes en question essaient d’instaurer une certaine rigueur dans les tenues vestimentaires du personnel féminin en particulier. «D’habitude, les personnes visées portent plainte au niveau de leur direction sur les comportements de leurs collègues plus religieux que les autres. Nous avons eu connaissance d’un cas vécu par une entreprise cliente où la préposée à l’accueil refuse de saluer les visiteurs hommes et les femmes non vêtues d’une tenue «type». Cette personne a été mutée au back-office», raconte Bouchaïb Serhani, DG du cabinet RH Gesper Services à L’Economiste Magazine. Bien qu’aucune étude n’ait été faite dans ce domaine, les entreprises qui écartent les «religieux» seraient minoritaires au Maroc selon quelques recruteurs «Le Maroc est un pays musulman à plus de 95% de sa population et reste majoritairement imprégné du culte religieux. Par conséquent, je vois mal un dirigeant d’entreprise interdire des signes religieux comme le port d’un foulard ou d’une barbe sauf pour les entreprises où une tenue de travail est de rigueur…», affirme Bouchaïb Serhani. Autrement dit, la plupart des entreprises se défendent d’être réticentes à l’embauche de personnes portant le voile ou la barbe et se disent intéressées uniquement par les compétences. «Nous avons posé des questions à nos clients sur cet aspect et la plupart ont répondu que cela ne pose pas problème dans la mesure où les personnes proposées à l’embauche disposent d’un potentiel leur permettant d’assurer convenablement leurs responsabilités sans s’immiscer dans la vie d’autrui», révèle le DG.
Sur place, les «religieux» sont bien tolérés dans l’entreprise tant qu’ils n’imposent pas leur façon de voir et de faire à leurs collègues. Le cas échéant, ils se heurtent automatiquement à un rejet, qui peut constituer un frein à leur intégration. A noter que les signes religieux au Maroc concernent essentiellement la barbe et le voile. Les personnes portant les symboles chrétiens (croix) et juifs (kippa, croix de David) sont très rares et aucun litige dans ce sens n’a été signalé ces dernières années. Sur le plan juridique, la loi n’interdit pas le port de signes religieux au sein de l’entreprise, dans la mesure où ils ne nuisent pas à la cohésion des équipes. Faisant fi de la législation, des entreprises continuent d’opposer un niet aux voilées et barbus, en leur laissant le choix entre partir ou se débarrasser de leurs signes de religiosité, sans risquer quoi que ce soit. Et le phénomène n’est pas prêt de s’arrêter de sitôt.

M. D.


Bouchaïb Serhani

Directeur Général du cabinet RH  Gesper Services

«La pratique de la religion ne doit pas empiéter sur le travail».

Dans le souci de respecter les convictions de leurs employés, certaines entreprises leur permettent de faire la prière au bureau. Que pensez-vous de cela?
Si l’employé se retire dans un lieu isolé pour faire sa prière, pratiquement toutes les entreprises l’acceptent tant que la durée de cette prière reste dans des temps raisonnables et n’a, par conséquent, aucun impact sur la cohésion des équipes. Si un employé commence à inciter ses collègues à arrêter le travail pour aller prier en groupe, cela peut poser problème à l’entreprise. Dans le cadre de la religion musulmane, une prière en groupe est toujours appréciée par rapport à une prière individuelle, mais ceci n’est pas une obligation religieuse. Si la prière en groupe risque de poser problème à l’entreprise, elle devient religieusement illicite car l’islam est par principe tolérant. Par exemple, une entreprise casablancaise avait construit une belle mosquée au sous–sol pour ses employés. Par la suite, elle a constaté que le personnel se regroupe et prend près de 40 mn pour une prière. Puis après la prière, certains appréciant le confort du lieu ne quittent cette mosquée que beaucoup plus tard. Il arrivait aussi que d’autres la fréquentent en dehors des heures de prières pour se reposer.

L’entreprise est-elle tenue d’octroyer des heures flexibles aux employés qui souhaitent assister à la prière du vendredi par exemple?
Légalement non. Aucune contrainte n’est imposée à l’entreprise pour octroyer des heures flexibles aux employés pratiquant la prière du vendredi en groupe. La plupart des entreprises accordent tacitement l’autorisation aux personnes pratiquant la prière du vendredi de reprendre plus tard l’après midi mais à condition que ces personnes n’exagèrent pas. Il peut arriver que, dans certains cas, les entreprises fassent récupérer les heures ainsi prises par ces personnes pour leur prière du vendredi si les bénéficiaires reprennent leur activité très tardivement.

Pensez-vous que l’aspect «religion dans l’entreprise» est suffisamment pris en compte par les DRH marocains?
Comme je l’ai dit, la pratique d’une religion est du domaine personnel, le DRH marocain ou les divers directeurs doivent respecter les convictions des uns et des autres. Dans la mesure où l’entreprise peut aider, faciliter la pratique d’une religion sans impact sur ses activités professionnelles, rien ne s’y oppose. Mais aucune obligation légale n’existe.n

Propos recueillis
par Maïmouna DIA