Accueil Archives N°25 Juillet-Août 2010 Al Bay’a: Le symbole qui défie le temps

Al Bay’a: Le symbole qui défie le temps

Les siècles passent et la Bay’a garde toujours sa même dimension. La cérémonie d’allégeance demeure tout aussi solennelle que chargée de symboles. Tout en préservant sa portée religieuse, elle a pu englober une dimension politique et territoriale pour s’adapter aux évolutions institutionnelles.

Le moment est solennel, et les dignitaires de la nation retiennent leur souffle. Quand les portes du palais s’ouvrent, le Roi apparaît, vêtu en jellaba blanche, juché sur un étalon pour être le seul à ne pas toucher la terre, protégé du soleil par un parasol tenu par un serviteur. Ainsi démarre la cérémonie d’allégeance. Oulémas, walis, ministres, hauts fonctionnaires, et parlementaires se courbent à son passage, font acte d’allégeance en scandant «que Dieu te bénisse Majesté». Les serviteurs du palais répondent, «Sa Majesté vous a accordé sa bénédiction». Une scène imposante reproduite chaque année à la fin des festivités de la fête du trône, clôturées par cette cérémonie d’allégeance, dont le dispositif séculaire est chargé de symboles. En effet, dans le mechouar du Palais royal, tout est réglé avec la précision d’un horloger. De chaque côté du chemin bordé de sable que traverse le Souverain se trouvent des tribunes d’honneur, réservées aux membres du gouvernement et des délégations étrangères. Au milieu, se rassemblent les dignitaires du Royaume venus faire acte d’allégeance. Ils sont répartis territorialement, regroupés en lignes sous la responsabilité du wali de chaque région.
Au-delà du côté festif de cette cérémonie, l’allégeance constitue l’un des principaux piliers du système politique marocain et «renvoie à toute une doctrine du pouvoir», note le politologue Mohamed Tozy, dans son ouvrage «La monarchie et l’islam politique au Maroc». L’allégeance renvoie également à deux concepts différents: celui de la Bay’a, comme relation contractuelle d’origine religieuse, entre le Sultan et les sujets, et le Walaa, qui est un concept d’ordre politique et territorial, qui n’a fait son apparition qu’au début du siècle dernier. Le concept de la Bay’a a fait son apparition dans les premières années de l’islam, puisque le prophète l’a reçu de plusieurs groupes qui ont rejoint la nouvelle religion. Mais, c’est après sa mort qu’il va revêtir une dimension politique. Et au moment des guerres pour le califat, la Bay’a s’effectuait selon deux modalités de succession: «l’une s’appuyant sur une légitimité religieuse, l’autre sur une légitimité clanique et tribale», souligne Tozy. Cette configuration a été reprise au Maroc dès les premières dynasties islamiques. En effet celles-ci se procuraient la Bay’a soit par «la force (Al ghalaba), comme c’était le cas des Almoravides, Almohades, Mérinides et Wattassides, soit par la religion, comme les chorfa, descendants du prophète, et dont le premier au Maroc est Moulay Idriss», explique l’historien Lotfi Bouchentouf. Cette deuxième forme de légitimité repose sur des bases plus solides. Elle est apparue au Maroc avec les Idrissides, puis s’est éclipsée dans les dynasties suivantes, avant de réapparaître avec les Saâdiens puis les Alaouites.
Cet acte d’allégeance de portée religieuse, «place directement le calife dans un état juridique où il est le mandataire de l’imperium divin», comme le note Tozy. Car, «la Bay’a se présente comme une obligation pour les musulmans et non comme un acte volontaire, c’est une soumission à un ordre divin», selon Bouchentouf. Une obligation tirée d’un verset coranique qui stipule que «ceux qui te prêtent un serment d’allégeance ne font que prêter serment à Dieu». Il s’agit ainsi d’un acte de soumission envers le Souverain comme le note Ibn Khaldoun dans la Mouqaddima: «Sache que la Bay’a est un engagement à l’obéissance, le sujet s’engage à confier au prince les affaires des musulmans sans les lui disputer et à lui obéir dans tout ce qu’il fait».
La Bay’a traduit également une dimension contractuelle, dans la mesure où «les sujets s’engagent à la soumission au sultan et au respect de ses ordres. En contrepartie, celui-ci s’engage à garantir la paix et la sécurité de leurs personnes et leurs biens, la protection de la religion et de l’intégrité de l’Etat», explique l’historien.
Depuis la dynastie Idrisside, la Bay’a est accordée au Sultan une seule fois, au moment de son intronisation. A l’époque des Mérinides, elle a commencé à connaître une certaine ritualisation, notamment après la découverte du tombeau de Moulay Idriss. Depuis, «la Bay’a des Sultans marocains n’est complète que si elle s’effectue à Fès», selon Bouchentouf. Et même les Sultans qui la reçoivent à Marrakech, devaient avoir une autre à Fès, pour qu’elle soit effective. Cette valeur accordée à la ville de Fès et particulièrement au sanctuaire de Moulay Idriss vient du fait qu’il est le grand père des chorfa au Maroc. Cette ritualisation va connaître son apogée avec la dynastie Saâdienne. En effet, le Sultan Ahmed Al Mansour instaura une Bay’a renouvelable chaque année. De plus, il a introduit le concept d’allégeance au Prince héritier, et a mis en place tout un dispositif cérémonial. Ainsi, le Sultan recevait la Bay’a à l’extérieur de la ville, dans un grand espace appelé le mechouar, où se rassemblaient les tribus. Un discours était prononcé à l’occasion par le cadi. L’allégeance était présentée par les oulémas, les chefs des tribus, les cadis, les khatib, les chefs de l’armée…
Après les Saâdiens, les Alaouites ont repris ces rituels et ont fait perdurer cette tradition, jusqu’aux premières années de l’indépendance où le concept de la Bay’a va connaître un certain changement, mais dans la continuité. En effet, l’allégeance va garder sa dimension religieuse de lien sacré entre le Sultan et le peuple, qui a lieu une seule fois, au moment de l’intronisation. Sauf dans le cas de la récupération d’une région colonisée, comme cela fut le cas de la région d’Oued Ed-dahab en 1979. Ainsi, en 1961, Hassan II, avait «demandé, comme il se doit, l’investiture par allégeance des oulémas», selon Tozy. Le défunt monarque a demandé cette investiture à caractère religieux, «non parce que les oulémas constituaient un obstacle à son intronisation, lui qui était le chef de l’état-major de l’armée, Premier ministre et Prince héritier, mais parce qu’il tenait, dans son accès au trône, à marquer la continuité», ajoute-t-il. Cette continuité est «recherchée au niveau dynastique et islamique. Le Roi serait le continuateur d’une lignée qui ne s’arrête pas au premier Sultan alaouite, Moulay Rachid, mais remonte jusqu’au prophète», fait savoir le politologue. Et c’est dans ce cadre que «Hassan II évoquait dans ses discours son grand père le prophète, et les terminait souvent par un verset coranique», note de son côté Bouchentouf.Parallèlement, un nouveau concept va entrer en scène, qui est celui du Walaa, notamment après «le passage du concept de Sultan à celui de Roi, introduit par le mouvement nationaliste. Le concept de Roi a une portée plus institutionnelle que celui de Sultan, d’où l’organisation de la fête du trône qui a vu le jour à partir de 1933 à Salé à l’initiative du mouvement nationaliste», explique l’historien. Ainsi, les cérémonies annuelles d’allégeance servent plutôt à la présentation du Walaa, et non pas de la Bay’a proprement dite, comme celle qui a été accordée à SM Mohammed VI, le 23 juillet 1999, dans laquelle les signataires réitèrent leur «engagement pour le respect du devoir d’obéissance, de fidélité et de dévouement qui découlent de la Bey’a, dans le bonheur et l’adversité». Et, «si les accessoires de la souveraineté (parasol, costume, chevaux de compagnie…) sont bien visibles, les tribus ont disparu et les hommes ont changé. Agents d’autorité, élus locaux, notables (oulémas, professeurs d’université, gros commerçants) sont priés de se tenir, durant la journée de la fête du trône, dans l’enceinte du Palais», note Tozy.

M. A. M.
 

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