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Epargne-retraite privée: Le manque de prévoyance des actifs fait défaut

La plupart des actifs ignorent qu’arrivés à la retraite leur pension ne sera que de 30 à 60% de leur dernier salaire. Peu prévoyants, ils méconnaissent les avantages offerts par la retraite privée. Et même ceux qui y recourent, ne la gardent pas longtemps.

Qui a déjà eu le réflexe de se projeter dans l’avenir, pour découvrir quelle sera sa pension de retraite?

La plupart de ceux qui ont fait le calcul sont tombés des nues! Avec la seule couverture obligatoire, les affiliés à la CMR, à la CNSS ou encore le RCAR, se retrouvent rarement à la retraite avec un taux de remplacement équivalent à 100% de leur dernier salaire. «Les simulations effectuées pour le compte des clients révèlent que la majorité ne pourra prétendre à un  taux de remplacement supérieur à 30 ou 40%, surtout lorsqu’il s’agit de salaires élevés», assure Fatima-Ezzahra Chraïbi, directrice Vie, du pôle Assurances des particuliers de Wafa Assurance. «La plupart des cadres sortent à la retraite avec des pensions allant, dans le meilleur des cas, de 50 à 60% de leur dernier salaire», relève Hicham Abouyoub, directeur Bancassurance à RMA Watanya. Il va sans dire que même les avantages en nature (téléphone, voiture, logement, carburant, etc.) sont perdus une fois à la retraite. Certains travailleurs sortent même avec des pensions minimums de 600 DH, soit moins de 30% du Smig. «C’est indécent! Personne ne peut vivre avec une telle somme», regrette Abdeljalil Greft-Alami, expert en ingénierie de la politique sociale, ex- secrétaire général de la CNSS. «Dans certains pays, une retraite de base financée par la fiscalité est offerte à tous les séniors, qu’ils aient participé à la vie active ou pas. L’objectif en est de lutter contre la pauvreté liée à l’âge», ajoute-t-il. Avec les déficits qui planent sur les caisses de retraite l’avenir paraît bien plus sombre. D’autant plus que l’espérance de vie s’allonge (plus de 71 ans), que le nombre des aînés augmente et que celui des actifs s’amenuise. Selon les projections du HCP, de 13 personnes âgées pour 100 actifs en 2004, on passerait à 26 pour 100 en 2034. Les projections de la CMR sont bien plus pessimistes. Selon cette caisse, dès 2025 chaque actif devra financer la pension d’un retraité. Malheureusement, la plupart des Marocains sont largement non prévoyants. D’après le Baromètre 2008 d’Axa, seuls 35% des actifs ont déjà commencé à préparer leur retraite. «Plus des deux tiers ne savent pas quel sera le niveau de leurs revenus de demain», affirme Chraïbi. «Or la retraite c’est aussi un projet de vie qu’il faut préparer. Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle l’âge d’or», ajoute-t-elle. Sachant que près de 25% de la population seulement est couverte par une retraite, on peut imaginer l’ampleur de la catastrophe sociale à venir, en l’absence de toute réforme. Mais si le système de couverture obligatoire est structurellement défaillant, tout n’est pas pour autant perdu. Il est possible pour tout un chacun de préparer ses vieux jours en recourant à l’épargne-retraite privée.

Aujourd’hui, le marché de la bancassurance offre des produits souples, adaptés à toutes les bourses et à la pointe de ce qui se pratique à l’international. «Les tarifs affichés au Maroc sont comparables à ceux pratiqués dans les marchés étrangers. Par ailleurs, 90% du gain de la capitalisation va à l’assuré, et 10% à la compagnie d’assurances. C’est un rapport intéressant», déclare un professionnel. Toutefois, l’épargne-retraite peut-elle représenter une alternative au système obligatoire? Il n’y a sans doute pas lieu de comparer les deux régimes. Car l’épargne-retraite est basée sur la capitalisation (préparation individuelle de la retraite), tandis que la retraite obligatoire fonctionne par répartition (solidarité intergénérationnelle). «La guerre des religions répartition/capitalisation est terminée. Manifestement, ni l’un ni l’autre des régimes n’est parfait. Ce qui justifie l’évidence qu’ils sont complémentaires», explique Greft-Alami. Cependant, le recours au marché de la bancassurance suppose au préalable une certaine capacité d’épargne. «Ce n’est pas le cas de tout le monde au Maroc. Il existe beaucoup de working poor (travailleurs pauvres), qui deviendront sans doute de vieux pauvres. Surtout avec le poids du secteur informel», précise l’expert en ingénierie de la politique sociale. Néanmoins, avec le développement du marché, les offres sont de plus en plus accessibles. «Les cotisations démarrent à 200 DH. C’est une somme qui est à la portée d’une large partie de la population», soutient Issam El Khiar, chargé de production chez Axa. Les professionnels sont unanimes, le régime obligatoire est incontournable, mais il gagnerait à être complété. «Le régime de base devrait être un dogme», estime Fouad Douiri, président du directoire de RMA Watanya. Cela dit, pour les populations exclues d’office de la couverture retraite (professions libérales, informel, etc.), il n’existe pas d’autre choix que les contrats d’épargne-retraite individuels. Ces derniers offrent plusieurs avantages. Tout d’abord, ils permettent d’assurer des retraites à la fois principales et complémentaires. Les cotisations, quant à elles, sont déductibles de l’IR sans limite (chose qu’ignorent la plupart des actifs), et peuvent être ajustées en fonction du revenu. En cas de difficultés financières passagères, il est possible de les suspendre, sans pour autant perdre les droits acquis. En vue d’une plus grande flexibilité, le client peut racheter son contrat (sous réserve de pénalités) ou même demander une avance. Au terme du contrat, le capital constitué bénéficie d’un abattement fiscal de 40%. Mais à condition que l’assuré soit âgé de 50 ans révolus, et qu’il ait cotisé au minimum pendant 8 ans (10 ans avant la loi de finance 2009). Les rentes peuvent être certaines (pendant une durée déterminée) ou viagères. Elles sont, aussi, réversibles à un tiers bénéficiaire en cas de décès. La Daps (Direction des assurances et de la prévoyance sociale), de son côté, a imposé des règles prudentielles très strictes. Entre autres mesures, elle a décrété des contrats standardisés, facilitant ainsi le choix aux souscripteurs. Et obligé les compagnies à indemniser en priorité les titulaires de contrats Vie en cas de faillite. La demande pour ce genre de contrats est encore timide, vu le manque de prévoyance des actifs. Mais depuis quelques années, la tendance est à la hausse. «Grâce à la sensibilisation des médias, les contrats individuels se développent de manière soutenue, notamment à travers les banques intermédiaires», remarque Abouyoub. Les salariés du privé et les fonctionnaires sont les plus demandeurs. En revanche, les indépendants, qui rappelons-le sont exclus du régime obligatoire, demeurent paradoxalement non prévoyants. Pensant pouvoir toujours travailler après 60 ans, ils subissent leur retraite, plutôt que de la préparer. Actuellement, les compagnies d’assurances sont encore au stade de la vulgarisation de la prévoyance et de conseil à la clientèle. «Les compagnies doivent être proactives afin de créer le besoin», indique la directrice Vie de Wafa assurance.
L’épargne-retraite a de beaux jours devant elle. Au-delà de la sécurité qu’elle peut procurer aux épargnants à l’âge de la retraite, elle pourrait capter un potentiel énorme d’épargne de longue maturité. Et participer, ainsi, au financement des grands chantiers du pays nécessitant des fonds sur le long terme. A l’heure où l’essentiel de l’épargne marocaine reste trop liquide, trop volatile, et donc inaccessible pour les grands investissements.

Ahlam NAZIH

 


4 Question à

Fouad Douiri

Président du directoire de RMA Watanya

«Posons-nous d’abord les bonnes questions!»

L’Economiste Magazine: L’épargne-retraite peut-elle constituer une alternative au système obligatoire?
Fouad Douiri: De manière générale, l’Etat, en tant que régulateur social, impose aux différentes catégories socioprofessionnelles, notamment les salariés des secteurs publics et privés, de préparer leurs sources de revenus de vieillesse. Ceci en cotisant à un (ou des) régimes obligatoire(s) de retraite. Ce régime peut être public ou privé, voire constitué de plusieurs étages. Avec un mode de gestion et des prestations différentes pour chacun d’eux. Les statistiques relatives aux parts des régimes de retraite, publics et privés, dans les revenus des plus de 65 ans de plusieurs pays d’Europe montrent clairement que l’épargne retraite privée intervient, en général, en complément, voire à part égale, avec les régimes publics. Si l’on se benchmarke aux pays d’Europe du Nord, reconnus pour la solidité de leurs systèmes de protection sociale et pour la qualité de leur dialogue social, il semble indiqué de viser une part de 25% à 50% pour le secteur privé. Nous sommes très loin de ce pourcentage au Maroc, ce qui laisse un large champ de développement à l’épargne-retraite promue et développée par les compagnies d’assurances.

Pour quelle raison les fonds de pension ne se sont-ils pas développés au Maroc?
L’appellation «fonds de pension» n’est pas utilisée au Maroc. Elle n’est pas non plus prévue dans les textes réglementaires. Néanmoins, les organismes de retraite complémentaire existant au Maroc, y compris les compagnies d’assurances, présentent des techniques  et des modalités de gestion similaire aux fonds de pensions, tels qu’ils existent dans les pays anglo-saxons par exemple.

Les nouveaux contrats en unités de compte ont-ils toute leur place sur le segment de l’épargne-retraite?

Ce genre de contrat pourrait servir de support dans un processus d’épargne dédié à la retraite. Toutefois, dans ce cas, l’épargnant doit privilégier une gestion prudente dite à «horizons». C’est-à-dire qu’il peut opter d’abord pour des fonds à dominante action, puis au fur et à mesure qu’il se rapproche de l’âge de la retraite, migrer vers des fonds moins volatils de type obligataires, puis vers l’actif à rendement garanti constitué par sa compagnie d’assurance.

Selon vous, quelles seraient les pistes de réforme viables pour le système des retraites au Maroc?   
 
C’est une vaste question sur laquelle des commissions spécialisées auprès du Premier ministre, assistées par des consultants nationaux et internationaux, planchent depuis plusieurs années. Avant d’esquisser les pistes de réforme, il me semble indispensable de répondre à des questions de principe: Quels devraient être les niveaux minimums et maximums de pension servis par les régimes obligatoires (en multiple du Smig)? Quels seraient les taux de remplacement ciblés pour une carrière complète (retraite/dernier salaire)? Et enfin, quel serait le taux de cotisation maximum supportable pour la compétitivité des entreprises et de l’administration, ainsi que pour le niveau de vie des salariés cotisants? Si l’on répond à ces questions et que l’on arrive à un consensus sur les réponses, il devient plus facile de fixer l’évolution des paramètres. A savoir, le taux de cotisation, l’âge de départ à la retraite, et le taux d’annuité (droit acquis par année de cotisation), qui caractérisent les régimes de retraite.

Propos recueillis par A. N.
 

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